Rencontre avec Jérôme, Photographe

Jérôme Pouille est journaliste et un photographe émérite. Il a récemment gagné sur Facebook le thème de la semaine « contre jour ». L’originalité de sa photo et de son travail en général nous a convaincu. Nous avons voulu l’interviewer pour en savoir un peu plus sur son type de photos de prédilection : l’infrared

Jérôme pouvez-vous vous présenter ?
J’ai 38 ans, je suis venu à la photo après un BAC D. J’ai intégré une école en Belgique (ATH) et en suis ressorti 2 ans plus tard avec un diplôme de photographe publicitaire. J’ai ensuite fais mon service militaire (comme photographe) et un peu de filmage (saison d’été 97 à Fréjus).
Depuis 1998 je travaille dans un journal, j’y suis arrivé comme webmaster (aucun rapport avec la photo) mais j’ai su reprendre en plus cette partie et depuis 2002 je suis officiellement journaliste.
Parallèlement je pratique beaucoup, dans tous les domaines de la photo.

Comment en êtes-vous venu à faire de la photo ?
et bien… presque par erreur ! enfin pas tout a fait car mon père était déjà un passionné et il y avait un labo complet à la maison (en N&B). Tout petit j’étais surtout devant l’objectif, mais j’ai toujours vécu avec des appareils à la maison, sans vraiment y toucher.
Ce n’est qu’en redoublant mon BAC que j’ai fait la connaissance d’une surveillante qui avait cette info d’école en Belgique. Et vu que je n’ai pas eu mes concours de Kiné je suis parti en Belgique, et me voilà photographe !

Comment avez-vous découvert l’infrared ?
J’avais fait quelques essais il y a longtemps, à l’époque en argentique avec une Ilford SPX200 et j’avais déjà été attiré par ces images étranges aux feuillages blancs et aux ciels sombres. En numérique c’était plus compliqué, par défaut les infrarouges sont filtrés (bien que les capteurs y sont sensibles). J’ai commencé tout simplement avec un filtre devant l’objectif, mais je me suis heurté très vite à plusieurs problèmes : temps de pose très long (30″ à 3200 ISO f/2.8 sur un 5DMKII), qualité d’image sommaire (due aux ISO et au temps de pose) et en plus impossibilité de faire « sur le vif », à cause du temps de pose, mais surtout qu’une fois le filtre vissé sur l’objectif, et bien le viseur ne sert plus à rien ! (le liveview non plus d’ailleurs).

Après quelques infos prises sur le net, j’ai sauté le pas. J’ai racheté un boitier d’occasion (canon D60) pour une centaine d’euros, j’ai importé le filtre adapté depuis les US (environ 90€) et je me suis lancé dans l’ouverture du boitier, l’extraction du capteur et le changement du filtre qui se trouve tout juste devant celui-ci.
L’opération s’est tellement bien passée que l’appareil était opérationnel au bout d’une heure !

Le fonctionnement est totalement naturel, le viseur reste clair, utilisable avec tous les objectifs (même le fisheye où il est impossible de mettre un filtre) et ne nécessite pas de compensation du temps de pose !
Et après, et bien ce fut une plongée dans un monde surréaliste, où il est difficile de se faire à l’avance une idée du rendu car nous sommes totalement insensible à cette gamme spectrale !
Depuis j’ai revendu mon premier boitier et fais la conversion sur un autre, avec un peu plus de pixels (Eos 20D).

Que recherchez-vous dans l’infrared ?
la différence…
J’aime la réaction des gens face aux photos. Bien souvent c’est « c’est beau un paysage d’hiver… » et quand je leur précise que c’est fait en plein mois de juillet, bien souvent ils me regardent avec de grands yeux. Il suffit de leur montrer que ce n’est pas de la neige, mais des feuilles, de l’herbe pour à nouveau voir leurs yeux s’ouvrir….
L’infrarouge est également parfait en N&B, il estompe les ombres, permet même avec un contre-jour total d’avoir du détail dans les ombres. en architecture c’est parfait.

Qu’est ce qu’une photo réussie pour vous ?
Une photo qui retient l’attention, qui dérange. qu’elle soit un peu floue ou mal cadrée m’importe moins que l’émotion qu’elle peut dégager.
Henri Cartier Bresson disait « S’il n’y a pas d’émotion, s’il n’y a pas un choc, si on ne réagit pas à la sensibilité, on ne doit pas prendre de photo. C’est la photo qui nous prend. » Telle est ma devise !

Pouvez-vous nous donner des conseils pour en réaliser nous même ?
Malheureusement, en raison des contraintes techniques actuelles, il est difficile de s’essayer à la photographie infrarouge.

Quelques boitiers y sont plus ou moins sensibles (ou plutôt certains filtres anti-IR sont plus ou moins efficaces), je peux citer d’expérience de canon D30 (3M de pixels), qui permet de s’essayer sans faire de modification. De mémoire, j’avais des temps de pose presque normaux (mais le filtre devant l’objectif impose de travailler sur pied et sur un sujet statique).
Certains Sigma ont un filtre IR qui n’est pas devant le capteur, mais devant la cage reflex, il suffit de l’enlever ! (avec toujours le souci du filtre devant l’objectif…)

Autrement il faut passer par la case « modification », et là c’est plus compliqué. En France on trouve peu de structures proposant cette opération (elle ne semble pas autorisée dans les centres officiels). Aux US plusieurs sites proposent la modification, et se chargent de caler l’autofocus par la même occasion.
Car une chose que j’ai oublié pour ceux qui serait tentés de faire la manipulation eux mêmes, c’est que le filtre qui vient remplacer le passe-bas n’a pas forcément la même épaisseur, ce qui provoque un décalage de la mise au point (en plus des IRs qui focalisent différemment). Et vous risquez de vous retrouver avec un appareil qui certes capture les infrarouges, mais flou !

Sur le D60 je n’ai eu aucun soucis, mais le 20D m’a donné plus de fil à retordre, j’ai du compenser par des micro-cales et à force d’essais, j’ai retrouvé une mise au point correcte. Je déconseille donc fortement la modification sur tous les boitiers récents si l’on n’a pas la possibilité d’agir sur ces calages !
Il faut essayer de se rapprocher des passionnés d’astrophotographie, qui eux connaissent peut être une entreprise capable d’intervenir sur le filtre.

Quelle méthode avez-vous employé pour réaliser ces photos ?

Par défaut les photos sont toutes rouges (normal puisque nous sommes dans l’infrarouge). Si certaines sont exploitables telle-quelles, il est préférable pour retrouver un ciel bleu plus « naturel » de procéder à une inversion des couches R&B sous photoshop.
Bien souvent la seule intervention en post-process se cantonne à un ajustement des niveaux, au mélange des couches et à quelques interventions ponctuelles pour corriger une dominante, c’est tout ! Je ne modifie rien sur le contraste (ou très peu), c’est l’infrarouge qui fait le reste .

Pour la photo « route 77″ le traitement a été très simple et a suivi la procédure ci dessus.
L’image (brutRAW.jpg) est ce que donne l’appareil direct. Je travaille en RAW car cela me permet de modifier ultérieurement la balance des couleurs (le point blanc est déterminé sur l’herbe) et d’avoir un meilleur rendu.
Donc après avoir ouvert le RAW, j’ajuste sous photoshop les niveaux, couche par couche pour avoir un contrôle précis, puis « mélangeur de couche » pour passer la couche de rouge en bleu et inversement pour la bleu.
Reste ensuite a améliorer un peu le contraste/luminosité et c’est tout !

La photo de ma fille a elle nécessité un peu plus de travail, j’ai utilisé globalement la même méthodologie que précédemment, mais en travaillant par calques et en masquant avec des masques de fusion pour n’appliquer une correction que sur certaines zones. J’ai également joué avec les calques de réglage teinte/saturation ponctuellement (toujours grâce aux masques de fusion).

Le dernier exemple lui n’a eu quasiment aucun traitement et n’a reçu qu’un léger recadrage et un ajustement de la luminosité et du contraste, le ton rouge/orange suffisait à donner l’ambiance et le passer en bleu cassait tout par son aspect trop froid.

Les dernières images « LittlePlanet » exploitent une autre technique en plus, celle de la prise de vue panoramique (avec rotule) et une projection stéréographique, mais comme on dit « ça, c’est une autre histoire »

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